jeudi 30 mars 2017

Frank Zappa - Hot Rats

    1969 > Jazz/Rock/Élégie


Il me semble me souvenir d'une anecdote que j'avais lue dans un magazine - à moins que ce ne soit le fruit de mon imagination - concernant l'absence de paroles, du moins de la part de Frank Zappa lui-même, sur Hot Rats, qu'il expliquait par le fait qu'il était agacé d'être seulement considéré comme un chanteur satirique et qu'il voulait montrer qu'il existait artistiquement pas seulement via cet aspect. En regardant la pochette, on pouvait d'ailleurs raisonnablement s'y attendre. Bizarroïde au possible et avec des nuances de rose - nous sommes en 1969, année encore psychédélique - la dame qui y figure n'a pas de bouche; du moins ne la distingue-t'on pas. S'il fut un flop aux Etats-Unis à sa sortie - ce que Zappa accueillera avec philosophie et son ironie naturelle et habituelle en déclarant: "Mais aussi quelle idée ! Un album 100% instru, sauf un seul titre - mais chanté par Captain Beefheart, qui est tout sauf chanteur... Pourquoi faire perdre son précieux temps à l'Amerique avec ça, pauvre trouduc'..." - Hot Rats a cependant parfaitement rempli la tâche qui lui incombait: consacrer le talent guitaristique, de compositeur, d'arrangeur et de producteur de Zappa, qui signe de son nom seul ce disque et ne conserve que Ian Underwood des Mothers Of Invention en homme à tout bien faire (piano, orgue, flûte, clarinette, saxophone), statuant ainsi leur mise en sommeil temporaire. Un album qui transpire la musique, une musique aussi riche et généreuse que le Bitches Brew de Miles Davis dont il partage l'année et l'orientation jazz fusion, une approche alors toute récente pour Zappa, une musique qui semble se renouveler à chaque nouvelle écoute. Cette orientation jazz est évidente sur les deux moments clés du disque. Tout d'abord sur le pièce de résistance de la seconde face: le très free Gumbo Variations - dont deux versions cohabitent, sur la réédition vinyle récente, on retrouve la version mix de 1969 qui comprend 5 minutes de moins que la version cd - expose 2 solos successifs faramineux: de saxophone tout d'abord sur lequel Underwood s'en donne à cœur joie puis Sugar Cane Harris prend le relais avec son violon électrique pour un solo absolument dantesque renvoyant André Rieu et autre ringards aux oubliettes, tout cela avec bien évidemment Zappa tissant de sa guitare une toile d'araignée solide en fond. S'il est -de manière tout à fait relative - discret sur ce titre, il se montre bien plus loquace sur Willie The Pimp, 2ème moment fort, qui est construit comme un vieux standard jazz: exposition du thème avec le renfort de Jean-Luc Ponty au violon, solo stratosphérique de Zappa faisant suite aux éructations de l'ami Captain Beefheart signant les seuls vocaux de l'album avec jeu sur les sonorités et déclinaisons du titre Hot Rats (Hot Meat, Hot Rats, Hot Cats, Hot Ritz, Hot Roots, Hot Soots) puis réexposition du thème pour clôture. Les autres titres, qu'ils soient mystiques et inquiétants (Little Umbrellas, It Must Be A Camel) ou simplement majestueux et oniriques (Peaches En Regalia, Son Of Mr Green Genes) complètent cet album qui a tout de l'élégie, une source intarissable d'émotion pure et sans aucun doute le chef d'oeuvre le plus intégral et complet de Zappa.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire